Je suis un THUG LIFE !

Abel, douze ans et demi, élève de 6ème lorsqu’il n’est pas à l’hôpital, va chercher son gros sac de classe. Il me suit tranquillement jusqu’à l’entrée de l’accueil de jour. La porte franchie, il part en courant dans le long couloir en riant ! Je m’étonne, il n’est pas si pressé de se rendre en classe habituellement… Je lui demande sur un ton un peu autoritaire pourquoi il court dans les couloirs.

«  Parce que c’est interdit. »

Sa réponse me laisse perplexe, Abel n’est plus un petit garçon qui joue des interdits pour vérifier la permanence des limites. Petite chemise blanche et pantalon en velours côtelé habillent un long corps maigre qui semble ployer sous le poids d’un cartable démesuré. Il manque de codes pour comprendre le monde et semble souvent en décalage avec la réalité, mais il est un enfant intelligent et plutôt sage. Pourtant il me lance :

« C’est parce que je suis un thug life ! ».

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Je me retiens de pouffer. Il m’explique alors fièrement qu’au collège, il garde son téléphone portable allumé alors que c’est interdit, et qu’aux récréations, il va se cacher entre deux bâtiments avec quelques camarades pour écouter de la musique avec les hauts parleurs. J’écoute les explications sinueuses qui passent par la situation de l’élève qui n’a pas de téléphone, de celui qui le laisse à la maison parce qu’il a un téléphone de marque, pour arriver très sérieusement à celui qui est un thug life comme lui et qui garde son portable allumé au collège.

Je ramène un peu de réalité : « Que risque le thug life ? »  La réponse fuse, cohérente : « Ben, il risque de se faire punir. »  Il a manifestement réfléchi à la question. « Mais ce n’est pas grave quand on est thug life, de se faire punir » ajoute-t-il ! Effectivement, ça colle avec le personnage…

Je lui rappelle alors que je suis professeur et que je n’accepte pas qu’il ne respecte pas les règles, mais il ne comprend pas pourquoi, puisque ça l’amuse. Il n’a pas conscience que les autres thug ne vont pas raconter leurs « exactions » à des adultes…

Une telle conversation est déconcertante, n’est ce pas ? Qu’est ce qui peut animer ces enfants de 6ème pour qu’ils décident ouvertement de contourner les règles ? Et qu’est ce qui peut envahir Abel pour qu’il me raconte tout ça avec tellement d’innocence ? Il est si mal armé pour vivre dans notre monde.

En commençant la leçon de mathématiques, debout face au tableau, je me dis que ce n’est pas si grave, qu’il ne risque que quelques heures de retenue… tant qu’il ne croise pas de vrais voyous !

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Lorsqu’ils sont Petits Poucets.

Je vais partager avec vous aujourd’hui  un temps d’atelier « Conte ». 

Je lis. Tout le monde est attentif. Je gesticule, fais la grosse voix du père Poucet. Mon auditoire est conquis. Ces grands ados ouvrent les yeux comme de petits enfants.

Aurélien vient troubler la sérénité de ce moment. Il pète à trois reprises… Luc se lève, râle, ouvre la fenêtre. Paul insulte son camarade. Tout le monde est déconcentré. Je reprends ma lecture, imperturbable. Je raccroche cinq élèves. Paul manipule du papier. Je poursuis, il nous rattrapera.

Les parents du Petit Poucet veulent abandonner leurs enfants, les condamnant à une mort lente. Mes élèves savent qu’il faut garder espoir, qu’on peut croiser le chemin d’un géant richissime ou celui d’une sorcière à qui on volera son trésor ! D’ailleurs, Océane rompt le silence, elle fait le parallèle avec le conte « Hansel et Gretel ». Tout le monde prend alors la parole, tous veulent dire à quel point les parents du Petit Poucet sont cruels. Cette mère ne peut-elle pas protéger ses enfants ? Ces parents ne méritent-t-ils pas de mourir dans les bois ? Tous participent, sauf Paul qui reste silencieux. Il sait ce que c’est, des parents inadéquats et rejetant. J’essaie de me faire l’avocat de Monsieur et Madame Poucet, ce qui n’est pas facile. Certes, ce sont des parents contestables, pourtant ils disent qu’ils aiment leurs enfants et de toute façon les petits sont condamnés à mourir de faim… Mes élèves ont déjà prononcé leur jugement et ils veulent savoir la suite. Alors que je m’apprête à poursuivre, Paul conseille à Poucet et ses frères de se barrer loin de ces pourritures. Aurélien pète et rote, je reprends la lecture. J’imite l’ogre. Océane ricane et fait mine d’avoir peur.

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Je m’interromps par moment pour donner des explications  et pour m’assurer que tout le monde comprend bien. J’arrive au bout du conte. Paul, Aurélien, Luc et Jessica restent globalement sur leur fin. Pourquoi Poucet n’a-t-il pas tué l’ogre ? Il lui a juste volé ses bottes ? Et il a laissé ses frères repartir à la maison retrouver leurs parents cruels, sans s’inquiéter de ce qui allait leur arriver… Il aurait dû tuer l’ogre infanticide et s’installer chez lui, puis faire venir ses parents, s’il tenait toujours à les retrouver. Quelle idée d’aller chez le roi ! Il a vraiment la grosse tête le Petit Poucet. Presque du Prévert.

LIRE / ECOUTER Le Petit Poucet

Je demande à chacun de faire un dessin pour illustrer l’affiche du conte. Aurélien n’aime pas dessiner, il a subitement besoin d’aller aux toilettes. Bruno fait un bonhomme-patate. Océane se lance dans les petites fleurs, comme d’habitude. Je recentre.

Jessica complète une grande affiche avec l’aide de ses camarades : la grille d’analyse du conte, héros, quête, situation initiale, situation finale, aides, opposants, éléments magiques. Elle joue à la maîtresse, elle aime ce rôle. C’est rodé, nous en sommes à la douzième séance. Bruno ne dit rien, il sourit. Je note les réflexions des élèves. Décidément, Paul trouve que Poucet est un con, qu’il aurait mieux fait d’utiliser les bottes de sept lieues pour partir loin de ce pays pourri. Mais c’est largement l’heure de terminer.

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Le Petit Poucet (1972)

Je suis parfois MERITEUSE…

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Lorsque je viens le chercher dans l’atelier de l’hôpital de jour pour son temps scolaire, Axel colorie un arlequin. Il n’aime pas se plier aux contraintes. Malgré ma présence, qu’il a remarquée, il poursuit son coloriage. Il s’applique à remplir chaque case, sans aucun débordement. Axel sait parler, mais il communique peu, il ne sait pas utiliser les mots pour dire ce qu’il ressent, il ne sait pas deviner ce que pense l’autre, il ne s’y intéresse pas vraiment.

Ce jour là, il semble vouloir terminer son coloriage mais il ne l’exprime pas verbalement. Il ne lève pas la tête, il colorie chaque case patiemment de couleurs choisies. Je comprends que le dérange. Je sais qu’insister provoquerai le déchirement de la feuille et des cris. Il a BESOIN de terminer. C’est son idée, l’en empêcher le mettrait en souffrance et provoquerai sa colère. Je lui laisse le temps. J’attends. Lorsqu’il a terminé, il vient vers moi et me suit. Il emmène son arlequin en classe.

A la fin de la séance, Axel laisse son coloriage sur une des tables de la classe. Il ne réagit pas lorsque je lui signale son oubli. Il le laisse pour moi. C’est une manière de donner. Un peu plus tard, je vois qu’au dessous de l’image, il a écrit MERITEUSE…  C’est un très beau cadeau.

Il faut donc parfois savoir lire en ses élèves.

Vous est-il arrivé de rencontrer, à la piscine, à la boulangerie, chez des amis, des enfants ou des adultes comme Axel ? Qu’avez-vous pensé ? Vous comprenez dans mon exemple qu’ils ne peuvent pas forcement s’approprier nos codes sociaux, comme suivre l’enseignante parce que c’est l’heure, dire bonjour lorsqu’ils croisent quelqu’un qu’ils connaissent, ou ne pas crier lorsqu’ils sont inquiets… Et être bienveillant c’est d’abord chercher à comprendre l’autre. Non ?

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Tu fais quoi quand j’suis pas là ?

« Tu fais quoi quand j’suis pas là ? » me demande Sarah.

Sarah a onze ans. Elle ne va pas bien en ce moment. Elle est hospitalisée depuis trois semaines dans un service de pédopsychiatrie. Elle ne peut pas aller à l’école, mais elle vient un peu dans la classe de l’hôpital.

Je lui explique que lorsqu’elle est avec les soignants, je rencontre d’autres élèves, je participe parfois à des réunions, puis je rentre chez moi.

« Je sais bien que t’habites pas là, toi. T’es même pas là quand je me couche. » ajoute-t-elle. Sarah a ses repères. Je me demande si elle croit que les infirmiers qui travaillent la nuit habitent ici, mais je me garde bien de lui poser la question.

Quelques semaines plus tard, elle passe devant ma classe alors que ce n’est pas l’heure de son cours. Je prépare justement un exercice pour elle. Elle s’approche et observe ce que j’écris sur l’ordinateur.

Lorsqu’elle comprend que je travaille pour elle, elle s’exclame étonnée : «Tu penses à moi quand j’suis pas là !? »

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Sarah découvre peu à peu que les objets et les gens existent en son absence. En grandissant, elle développe aussi une méfiance pour ce monde qu’elle ne comprend pas.

Imaginiez-vous que l’on puisse ainsi douter de la permanence du monde ?